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  2. « Les Hell’s Angels croient qu’au Maroc on roule sur des chameaux »
  3. Underground
  4. Jouer à la guerre
  5. Untitled Chapter

Reportage : Les Rois du Désert - Skulls of Sahara

Par Pierre Boisson, Photos Baptiste de Ville d’Avray.

Reportage : Les Rois du Désert - Skulls of Sahara
Par Pierre Boisson, Photos Baptiste de Ville d’Avray.

Les Skulls of Sahara sont le seul gang de motards d’Afrique, et pour faire oublier qu’ils roulent en Harley dans un pays où on ne peut pas acheter de bière au supermarché, ils sortent leurs gros bras et chient sur les Hell’s Angels. Problème : ils n’ont jamais tué personne et, pire, n’ont jamais foutu la moindre roue au Sahara. Reportage en infiltré dans le gang de motard le plus étrange de la planète

– Comment est-ce que tu as entendu parler de nous ?

– Où est-ce que tu as eu mon numéro de téléphone ?

– Est-ce que tu as peur des Hell’s Angels ?

– Si tu rencontres des Hell’s qui te demandent où tu nous as vus, tu réponds quoi ?

– Est-ce que tu peux me donner le nom du bar où se réunissent les Hell’s à Paris ?

Le Président mène l’interrogatoire et joue au plus malin. Les fesses calées dans un canapé en cuir dans le même état que son manteau, cet homme d’une trentaine d’année joue à domicile. Comprendre : une salle enfumée d’un appartement planqué dans une rue obscure de Casablanca, décorée avec des fennecs empaillés qui gardent la porte d’entrée, des cadavres de feuilles OCB et une dizaine de personnes qui glandent sur Facebook, fument des clopes ou matent des vidéos sur YouTube. Autour du Président, le Sergent d’Armes, le road manager, le trésorier et quelques membres s’amusent à entretenir un silence de plomb qui invite à ne pas foirer ses réponses. « Il faut que tu sois prêt à mourir pour le club. C’est ça l’important. » Ce club dont parle le Président, ce sont les Skulls of Sahara, un gang de motard qui revendique le Maroc comme territoire. Une tribu composée d’une quinzaine de blousons noirs qui montrent les dents et font les gros yeux. « Tu ne peux pas rester au club house ce soir. On se reverra mais là on doit parler de choses importantes entre nous. » Si le Président congédie sans pincette et refuse que les membres soient nommés autrement que par leur titre, c’est parce que c’est un homme en mission. « Les Skulls of Sahara c’est le projet de toute une vie. On a beaucoup d’ennemis, partout dans le Maroc. Tout le monde nous connaît. On est un point noir. »

« Les Hell’s Angels croient qu’au Maroc on roule sur des chameaux »

Feu rouge. Le road manager fait ronfler le moteur de sa Hornet Harley Davidson, blouson des Skulls of Sahara maculé d’écussons sur le dos. Il se retourne et prévient. « Accroche-toi et serre-toi contre mon dos, sinon tu vas décoller. » Vrai. Feu vert. Le poignet droit très généreux sur l’accélérateur, « l’administrateur de la route » se laisse griser par son rôle et fait défiler les rues de Casablanca rapidement. Beaucoup trop rapidement. Virage serré sur la gauche, slalom entre les rétroviseurs, ce n’est pas vraiment la liberté des grands espaces américains, mais c’est déjà de la buée dans le casque. Avant de tranquilliser la machine du diable, le conducteur jette un coup d’oeil en arrière, histoire de vérifier que le message est bien passé : les Skulls of Sahara ne sont pas là pour plaisanter. Dans le monde des « MC » [Motorcycle Club, ndlr.], ces gangs créés à la sortie de la Seconde Guerre mondiale par des ex-combattants qui avaient compris qu’ils ne pourraient pas refaire l’amour à leurs femmes et emmener leurs gamins jouer au baseball si facilement, les Skulls font pourtant office de petits nouveaux. On est en 2009 quand le Président entend pour la première fois vrombir le moteur de la Harley d’un voisin casaoui. Veste en jean style Freddie Mercury, coupe de cheveux soignée, barbe entretenue, le Président est un impulsif. Il craque et s’offre sa première monture. Mais le Président n’aime pas rouler seul. « J’ai découvert la culture MC sur Internet, explique-t-il aujourd’hui. J’ai cherché ce que c’était car j’avais eu ma première Harley. Alors j’ai commencé à recruter des vrais frères. » En gros, des amis d’enfance auxquels il donne un blouson en cuir et un nom : les Skulls Of Sahara. Bien, mais pas suffisant : pour réellement exister dans cet univers, il faut se rapprocher et tenter de devenir « support » (affilié dans la novlangue biker) d’un des quatre membres du Big Four : les Hell’s Angels, le plus important, présent dans 29 pays, les Bandidos (16 pays), les Outlaws ou les Pagans. Le Président voit grand. « On a commencé comme support, raconte-t-il sur les débuts de la liaison avec les Hell’s Angels. Au début, ça s’est bien passé. Mais avec le temps, il s’est avéré que ce sont des racistes qui se prennent pour des dieux. Ils croient qu’au Maroc on roule sur des chameaux. Ils te traitent d’Arabe. Alors on a changé et on est devenus des Bandidos. » Dans le milieu, c’est le premier des péchés capitaux. « Quand on leur a dit, ils étaient pas contents, euphémise le Président en singeant un égorgement. Ils nous ont répondu qu’ils allaient venir nous voir, nous enlever nos gilets. Mais, ici, c’est pas chez eux. On a beaucoup de copains à Casa, chacun de nous connaît mille personnes. » Les Hell’s Angels, habitués à gagner leur vie avec le trafic de drogue, la revente d’armes, le vol et la prostitution, sont quand même venus. Et n’ont pas bougé, dit le Président, avec des arguments. « Ici, c’est facile, explique-t-il en mimant une poignée de billets et un coup de couteau dans le cœur. Tu n’as pas besoin de beaucoup d’argent avec la pauvreté et les Apaches qu’il y a à Casablanca. Tu ne sais pas d’où ça va sortir. » Malgré ces débuts chaotiques, les Skulls of Sahara ont réussi l’exploit de placer un point sur la carte : officiellement devenus support des Bandidos l’année passée, les Marocains sont désormais le premier gang de motard à avoir mis pied au sud de la Méditerranée. « On a conscience de notre responsabilité, claque le Président. On est le chapitre mère du continent. »

Underground

Vendredi 15 mars. Les Skulls of Sahara célèbrent leur anniversaire dans une salle des fêtes. La « cinquantaine de Bandidos de toute l’Europe » annoncée par le Président s’est transformée en une petite dizaine de tatoués aux crânes rasés et aux regards de bandits. Des Allemands, des Français, des Espagnols et des Suédois, haut placés dans la hiérarchie des Bandidos, venus superviser les petits-frères marocains. Après une journée de visite guidée dans Casablanca (Grande Mosquée, centre-ville), les Skulls ont organisé une soirée concert histoire d’impressionner leurs invités. Fauteuils installés en hauteur devant la scène, les motards européens peuvent observer les pogos de la jeunesse punk casaoui pendant que les groupes de hard rock défilent devant les amplis. Au fond de la salle des fêtes, l’air de rien, des pépés jouent aux cartes en buvant du thé, pour rappeler qu’on est bien à Casablanca. Et, du même coup, lancent un point d’interrogation: comment le Maroc, lieu de conservatisme politique et social, où on achète sa bière à la sauvette dans des succursales obscures, a-t-il bien pu devenir le premier pays africain à accueillir un gang de motard ? Comme souvent au Royaume chérifien, c’est du côté du Palais Royal qu’il faut aller chercher la réponse. Mohammed VI, comme son père Hassan II, aime conduire ses cabriolets dans la campagne marocaine et veut, plus que tout, que les routes soient belles. Et, comme son père, M6 aime l’ordre. Le combo idéal : du bitume bien posé, un développement économique suffisant pour permettre l’importation de motos américaines et un contrôle social, politique et religieux qui rejette dans la marginalité tous ceux qui refusent d’adhérer au modèle de vie proposé. « Tes aspirations, tes ambitions, au Maroc, tu peux faire une croix dessus, détaille le Sergent d’Armes dont le diamètre des biceps suffit à expliquer la fonction. Ici, la religion a un poids important et dicte ce que tu peux faire ou non. » A leur manière, les Skulls expérimentent alors le même décalage entre leur aspiration à la liberté et la vie plan-plan proposée par la société qui a poussé les anciens combattants américains à prendre l’autoroute par la voie rapide. Être un motard, c’est d’abord se sentir en dehors des schémas traditionnels. « Quand tu es MC, tu as une vie différente des autres, synthétise l’un des membres, qui sert aussi de portier et de garde du corps au Président. Tu as beaucoup de frères et tu n’es jamais seul. Un coup de téléphone, un message sur Facebook, tu es sûr et certain de trouver la solution. La vie quotidienne quand tu es un dans un club MC n’est pas la même que celle de ceux qui travaillent toute la journée. » Avant d’enfiler leurs blousons noirs, les Skulls ont ainsi longtemps pataugé dans la très exiguë mare de l’underground marocain. « J’ai commencé par le skate, témoigne ainsi le road manager, engoncé dans la deuxième classe du train entre Rabat et Casablanca. Mais on n’a pas de skatepark ici, donc au bout d’un moment tu t’ennuies. Ensuite, j’ai joué dans un groupe de hard-rock et puis je me suis mis au surf. » Coincé à Agadir, ville balnéaire d’immeubles vides et de casinos sombres, le Sergent d’Armes a, lui, tout quitté pour vivre l’aventure motarde. « J’ai toujours recherché une vie extrême, underground. Quand le Président est venu me voir et m’a dit de repartir avec lui, j’ai d’abord hésité. Mais le lendemain, j’ai pris mon ordinateur, mis mes affaires dans un sac et j’ai dit au revoir à ma famille. J’ai fini le voyage avec une roue crevée, on devait s’arrêter à chaque station pour la regonfler. » L’avantage étant qu’au Maroc, mener une vie extrême n’oblige pas nécessairement à jouer du couteau. Vivre en coloc et pisser sur le mariage suffit. « Au Maroc, une femme ne veut pas d’un homme sans voiture, poursuit le Sergent d’Armes. Moi, j’ai une moto, je n’achèterai jamais de caisse. Et elle veut un grand mariage à 50000 dirhams. Tu n’as pas d’argent ? C’est pas grave, tu fais un crédit. C’est pour ça qu’il y a des problèmes entre les hommes et les femmes au Maroc. Ici, l’amour n’existe pas. » Ça tombe d’ailleurs plutôt bien, car il n’y a pas toujours de place pour deux à l’arrière d’une moto, en tout cas pas derrière celle du Président. « Je donne la priorité au club. Quand je l’ai fondé, j’étais pas marié. Maintenant, je le suis et j’ai un enfant. C’est la galère, il y a toujours des discussions. Mais ma vie, c’est le club. C’est pas le club qui doit s’adapter à ma vie. »

Jouer à la guerre

En dehors des temps d’interrogatoires, l’ambiance dans le « club house » est détendue. Un subalterne sert du Coca-Cola et du jus d’orange sur un plateau repas. Il propose du thé, pas de bière. « On n’a pas fondé le MC pour avoir la vida loca, justifie le Président en attrapant un verre. Dans le club, tu fais ce que tu veux. Mais moi, par exemple, je ne bois pas. Si un autre veut picoler, il le fait en dehors. C’est une question de respect. » Là intervient le paradoxe. Les Skulls of Sahara ne veulent pas qu’on montre leur visage ni qu’on cite leur nom mais leur refuge ressemble plus à un foyer de lycée enfumé qu’au traditionnel paradis d’alcool, de sexe et de drogue que peuvent être les club house des autres gangs. D’où la question : les Skulls of Sahara ne jouerait-ils pas à un jeu plus grand qu’eux ? « Non » dit le Président avec les mots, « oui » avec le sourire. « On a fait ce club pour avoir une deuxième famille. Si t’as pas d’ennemi, c’est bien. Mais si tu en as, c’est bien aussi. Comme ça tu te lasses pas. » A défaut de pouvoir afficher une vie de gangster, les Skulls tentent en réalité d’asseoir leur légitimité en étant plus royalistes que le roi. Ils répètent à l’envi leur « amour pour le club » et pour les « frères ». Parlent de l’importance du respect et de la fidélité. Et ressassent les histoires de grandes batailles qui sont, au fond, de petites bagarres. « A un moment, il y a eu un autre MC qui a voulu se former à Casa, soliloque le Président. Mais en fait, ils veulent juste appartenir à un club. Tu sais, à l’école, il y a les bagarreurs et il y a les riches qui veulent être des bad boys. Alors, ils se mettent à côté des bagarreurs. Ici, c’est pareil. Les autres, quand on les croise, ils se chient dessus. Moi j’ai craché sur leur Sergent d’Armes. Sur son visage. Il a rien fait.» Un zèle qui débouche sur un autre paradoxe : si les Skulls prêchent la liberté et une vie sans contrainte, le club est organisé quasi-militairement et le respect de la hiérarchie est érigé en dogme. Devenir une tête de mort du Sahara peut ainsi prendre jusqu’à deux ans et oblige à passer par la case « prospect ». Un statut qui consiste à exaucer les vœux des autres membres et exécuter leurs ordres. « Il y a plein de moyens de montrer ta loyauté et ton respect, clarifie le Président. Au Maroc, il y a une fierté chez les gens. Si tu me considères comme ton frère, tu ne seras pas gêné de me servir. Tu peux aussi tester un prospect en lui demandant d’aller chercher des cigarettes. Ou tu l’appelles au milieu de la nuit pour le faire venir chez toi. S’il doit porter nos couleurs, il faut qu’on soit sûr de lui. Tu ne peux pas éteindre ton téléphone. » De même, le Président doit toujours être accompagné et seuls les membres sont autorisés à participer aux réunions. Chaque rôle au sein du groupe est précisément défini et personne ne dépasse jamais la ligne jaune. Si ce n’était pas un gang, cela s’appellerait l’armée. Bons élèves, les Skulls appliquent à la lettre les principes des Bandidos. Avec une condition. « On ne fera jamais rien d’illégal, s’excuse presque le Président. Les Bandidos sont tous des 1%. Être 1%, c’est vivre ta vie comme tu l’entends. Tu ne suis pas les règles du pays. Tu fais ce que tu veux. Nous, quand on sera aussi des 1%, les Bandidos ne nous demanderont rien d’illégal. En Europe, vous avez les droits de l’homme. Pas ici, alors on a pas envie de finir en prison. Tu imagines ce que c’est, les prisons marocaines ? » Au fond, les Skulls sont aussi durs que le leur permet la législation marocaine. C’est-à dire pas beaucoup. Association déclarée au Journal Officiel, les têtes de mort du Sahara n’ont jamais roulé dans le désert et les seules traces de cadavres autour d’eux sont les animaux empaillés, « tués par le Trésorier, qui aime bien la chasse. » A eux tous, ils comptent sur « trois ou quatre Harley », gagnent leur vie comme graphistes ou animateurs 3D et, avec ou sans blouson, se tapent les mêmes aller retours quotidiens Casablanca-Rabat que tout le monde pour aller au boulot. Un plomb dans le mythe motard ? « Non, c’est normal, on est un MC, mais on est aussi au Maroc. On se moule sur les règles de notre pays, reprend le Président dans un dernier souffle. On s’adapte. En Europe, tu as le chômage. Même si tu bosses pas, tu as 1000 euros. Ici, tu n’as rien. Alors le travail passe avant le club. Sinon, comment on fait pour manger ? » Au pire, il reste toujours des fennecs dans l’entrée.