Tcho/Antidote, iconographe du hip hop

Propos recueillis par Mathilde Guillot

Tcho/Antidote, iconographe du hip hop
Propos recueillis par Mathilde Guillot

Tcho/Antidote, iconographe du hip hop

Gosse graffeur des années 1980, celui qui se fait appeler Tcho/Antidote a troqué ses bombes pour le graphisme, la photo et la vidéo avec les années. 45 Scientific, Casey, Sheryo ou encore DJ Premier sont autant d’artistes aux côté desquels ce rejeton de l’Essonne a fait ses armes. À 38 ans aujourd’hui, il sort Zone de quarantaine, un ouvrage en guise de rétrospective de ses quinze dernières années de travail, presque toujours avec le hip hop hexagonal en toile de fond. Passage en revue de quelques pièces centrales à travers les mots de l’artiste.

Banlieue sud de Paris, année 1986. Du haut de ses dix piges, Tcho est intrigué, fasciné, attiré. Dans la ville se dessine une nouvelle culture venue tout droit des États-Unis. On parle alors de ce qui ressemble à un néologisme : le hip hop. Les murs sont barrés par des blases, les sols bétonnés deviennent des pistes de danse, et dans les bouches et les oreilles, tous n’ont que cette nouvelle musique qu’on appelle le rap. Autour de lui, Tcho voit donc ces individus qui créent à partir de rien. Et ça lui plait. Six ans plus tard, Tcho est ado, il commence à ressentir le poids de l’ennui qui s’écrase sur les grands ensembles. Fatigué de traîner ses pompes sur les pelouses du quartier faisant office de terrains de football, il troque les ballons et les grigris pour des bombes de peintures, celles qui servent à repeindre les carrosseries des voitures. À l’âge où ses amis commencent à se mettre sur leur 31 pour sortir sur la capitale, lui, enfile son costume de clochard pour recouvrir les murs de son nom. Au début des années 2000, rattrapé par le besoin de gagner un peu sa croûte sans trop s’éloigner de ses amours, il se tourne vers le graphisme et met un pied en agence. Le mouv est malin tant le graphisme devient un moyen détourné d’accéder pour de bon au milieu du hip hop et de s’y faire une place. Son talent naturel s’étoffera, et finira par l’amener vers d’autres médias comme la vidéo et la photo. Aujourd’hui, à 38 ans, l’artiste aux cheveux rasés et grisonnants dégaine donc un bouquin en guise de rétrospective de cette quinzaine d’années de boulot, fil conducteur dans la vie d’un passionné de hip hop, où l’on croise La Rumeur, Rocé, Ali des Lunatic, Casey, DJ Premier et bien d’autres. Et lorsque son ami Kenzy, cerveau du Secteur Ä et auteur de la préface du livre écrit de sa plume toujours aiguisée : « Les CV étaient pour les loosers, et les rendez-vous d’embauche pour les perdants, ceux qui avaient tourné le dos à leurs rêves de gosses, ou fait un bras d’honneur au futur dans lequel ils se voyaient », on sent bien en filigrane l’hommage à l’un de ceux qui n’ont jamais tourné le dos, justement, à leurs rêves de gosses. Engoncé dans son sweat large, un sourire discret aux lèvres, Tcho est allé au bout du sien.

Sheryo, Ghetto trip

« Sheryo, c’est Casey qui me l’a présenté. À un moment donné, il a signé avec Virgin. Du coup, il lui fallait une pochette et tout le reste. Il voulait un côté dessin. Moi j’étais encore dans le graffiti, c’est un peu pour ça que la pochette est dessinée. Il m’a dit “Je veux un gars crade qui sort d’un sous-sol.” J’avais pris du plaisir à la faire cette pochette. À l’époque, je découvrais aussi les joies de la tablette graphique Wacom et de pouvoir faire de la mise en couleur avec l’ordinateur comme avec une bombe, avec des couleurs illimitées. Je m’étais amusé, j’ai rajouté des rats, des conneries. J’ai un bon souvenir de ce boulot-là. Il ne savait pas trop ce que ça allait donner, mais à partir du moment où il a vu, il a tout de suite aimé. »

La Rumeur, L’Ombre sur la Mesure

C’était un groupe que j’appréciais, avant même de les connaître. Puis j’ai bossé avec Ekoué pour une compil’, La Bande Originale. Pouvoir travailler pour eux, pour leur premier album, c’était une bonne opportunité. Pour l’Ombre sur la Mesure, ils voulaient rendre l’esprit du 18ème arrondissement, mais surtout pas le côté Amélie Poulain du beau Montmartre. Ils voulaient quelque chose d’assez sombre. Le choix du sépia, ça s’est fait assez naturellement, presque par accident. On avait fait les premiers tirages sur une espèce de papier carton, le rendu était particulier, et la teinte sépia y était déjà. Il y avait cette petite teinte chaude, et dès lors, je l’ai développée un peu partout. Quand tu écoutes le premier album de La Rumeur, il y a quand même une touche vachement jazzy et “cinéma” dans les sons, et en ce sens, je trouvais que ça collait pas mal. La Rumeur, c’est plusieurs individualités, donc différents avis. Dans le travail, il faut composer avec. Dans les rapports avec la major, il y avait Ekoué et Hamé en première ligne, Philipe, Mourad, Soul G et Kool M en arrière-plan, et Rissno, leur manager qui faisait en sorte que tout tourne au mieux. Niveau musique et paroles, leur premier album avait une précision de fou, tout avait été travaillé avec minutie et acharnement. Je me suis donc surtout contenté d’illustrer selon leurs souhaits. Je pensais et pense encore, que pour eux – et ils ont leur part de raison –, le propos et le rap restent et demeurent les pièces maitresses du truc. Donc l’artwork, c’était pas forcément important pour eux mais ils savaient ce qu’ils ne voulaient pas. Dans leur image, de ce que je retiens, c’est qu’ils aimaient les choses simples et réelles, surtout pas de côté “fiction” dans leur manière d’apparaître. »

Lunatic, Black Album

« J’ai commencé ce travail quand Booba venait de quitter le label 45 Scientific. Et je pense que quand tu quittes un label et que tu as un album avec le nom de ton groupe qui sort, alors que pour toi, c’est de l’histoire ancienne, forcément il y a un côté un peu conflictuel [Black Album est un album de Lunatic composé essentiellement de remixes et d’inédits. Booba s’y opposera et la sortie sera retardée, ndlr]. L’album est sorti pas trop longtemps après, en 2006. Ce sont Ali et Geraldo, son producteur, qui m’ont demandé de faire la pochette. C’est le premier boulot qu’ils m’ont confié. Ils m’ont sollicité via Yoka, du groupe Yusiness. J’ai proposé des trucs et ça avait plu. C’est le premier travail que j’ai fait pour 45 Scientific.  Lunatic, qu’on aime ou pas, ils ont sorti un album majeur du rap français. Lorsque tu arrives derrière ça, du moins après Mauvais œil, en étant modeste et honnête, graphiquement parlant, faut juste assurer une continuité, et pas changer l’image du tout au tout. Donc la photo est du même photographe que la cover de Mauvais œil, et ça reste froid dans les teintes et relativement sombre. »

Casey, Libérez la bête

« Sans vouloir la flatter, Casey, en rap, dans le propos et la forme, c’est le haut du truc. Compte tenu de nos liens amicaux, ce n’est pas super objectif mais c’est clair que quand tu la vois rapper, tu le sens… Pour la pochette, on voulait faire un gros portrait. Je voulais un profil qui fasse un peu froid, sans expressions et qui fasse un peu peur. Moi par-dessus je me suis amusé à ajouter pas mal de couches. J’aimais bien le principe du miroir cassé où à chaque fois tu as des reflets différents d’une même personne. À cette période la, je ne faisais pas de photo, j’ai demandé à Myqua, un gars que je trouvais talentueux et minutieux, de faire ce portrait et je me suis amusé avec. À la base, ce mec-là, j’étais tombé sur une photo qu’il avait faite pour un article de The Source, j’ai contacté la rédaction pour avoir ses coordonnées, puis on a bossé ensemble sur quasiment tous les disques de Casey. Par la suite, j’ai bossé avec son frangin, Alexy, également photographe et talentueux aussi. Cela dit, il avait plutôt un rôle de chef-op’ sur pas mal de mes premiers clips. C’est d’ailleurs lui qui m’a parlé du 5D en vidéo, avant que je m’y mette. »

Time Bomb, mixtape. 

« Tout est passé par le relationnel. J’avais rencontré DJ Mars, toute fin des années 1990. On est devenu amis et on a continué ensemble sur pas mal de trucs. Ce visuel, c’était celui d’une mixtape à l’époque, mixée par DJ Nels, un proche de Mars qui le poussait et tâchait de le mettre en avant. Avec ce type de travail, qui n’est pas le même que celui que tu peux fournir sur un album, il faut être efficace, limite tu passes une journée ou une après-midi dessus, pas plus. Dessus, c’est des douilles de balles. Mettre un côté un peu hostile, insérer une dose de violence dans les images, ça m’a toujours plu. Par la suite, j’ai rencontré DJ Sek, la seconde partie du binôme de producteurs qu’étaient Time Bomb, et pareil, ça a accroché et on est amis depuis. »

DJ Premier

« J’ai rencontré DJ Premier par l’intermédiaire de mon ami Géraldo, de 45 Scientific. Il travaillait avec lui et un rappeur qui s’appelle Blaq Poet, du groupe Screwball. Ils avaient vu ce que j’avais fait avec Geraldo et ils m’ont proposé de bosser pour eux. J’ai fait pas mal de pochettes de mixtape et d’albums. C’est encore un exemple de personne que j’écoutais et que j’écoute encore beaucoup. C’était vraiment un truc de pouvoir collaborer avec lui. Ce visuel, c’est la promo d’une compilation qui s’appelait Get Used To Us. DJ Premier voulait à tout prix un calendrier pour bien faire comprendre qu’il bossait 24h/24, que les jours “off”, il savait pas ce que c’était. Après dans le taf, oui, c’est un kif qu’un personnage comme lui apprécie ton boulot et te sollicite régulièrement. Le mec, il a vu pas mal de choses passer devant ses yeux avec le temps, donc il sait ce qu’il veut et ce qu’il aime. Il a défini un gage de qualité de vrai rap, d’authenticité hip hop, un son typique, donc pouvoir coller mes images à sa personne, son œuvre, c’est un honneur. »

La Fine équipe du 11

« La Fine Equipe du 11, c’est des compilations de rap avec une thématique à chaque fois. Il y avait des samples de piano sur le premier volume, des samples de violon sur le second, etc. L’idée c’était de prendre des personnages assez controversés et les mettre en scène avec un instrument. On s’est dit, on se fait plaisir, on fait des pochettes qui sont “drôles”. Peut-être pas drôles pour tout le monde mais nous ça nous faisait marrer. Ils m’ont demandé de faire toute la partie visuelle autour de ça dans une espèce de packaging marrant. Dans les titres, c’est une sorte de brainstorming pas très sérieux mais drôle, où chacun cherchait des titres pour le volume en cours.

Y a pas spécialement de message dans les trucs mais rien que le nom de l’équipe, c’est le titre d’un sketch de Dieudo qui traite des attentats du 11 septembre…

Donc, déjà, dans l’inspiration… Tu as cette trame que tu peux décliner et développer en visuels, tant dans l’humour que dans la provocation. »

Vîrus, faites entrer l’accusé

« Pour ce clip, on s’est dit que ce serait bien de raconter une histoire. On est tombé sur une personne qui a aimé l’idée, qui s’est approprié le truc. C’est une connaissance d’un ami de Vîrus. On lui a fait faire plein de conneries en deux jours de tournage, ou je le suivais, caméra à la main dans Rouen, en lui disant “viens on fait ça, et ça, et ça”. C’était surtout ça à la base. On n’avait pas envie de faire spécialement un scénario mais on a essayé de raconter une histoire. Créer une espèce de personnage qui peut être ton voisin de palier, voire même ton père. Quelqu’un d’ordinaire que tu croises tous les jours et le mettre dans la peau d’une espèce de malade qui fait des saletés toute la journée et qui rentre chez lui l’air de rien. On voulait faire quelque chose d’à peu près crédible avec des petits moyens. Vîrus, il m’a été présenté par Bachir, un DJ pour qui je venais de commencer à bosser. Il sentait le truc genre “bon, j’ai un ami là, Vîrus, il a des textes où il aime pas les gens, je pense que vous pourriez essayer de bosser ensemble sur l’image etc.” Il ne s’est pas planté. »

Propos recueillis par Mathilde Guillot

Zone de Quarantaine est disponible sur le site du label Hors Cadres