Interview croisée : Eric Judor & Philippe Katerine - Sans peur & Sans gêne

Par Raphael Malkin et Mitchou Mitchell - Photos : Vincent Desailly, au Glazart.

Interview croisée : Eric Judor & Philippe Katerine - Sans peur & Sans gêne
Par Raphael Malkin et Mitchou Mitchell - Photos : Vincent Desailly, au Glazart.

D’un coté, un chanteur farfelu, compositeur de concepts sans pudeur apparente. De l’autre, un comique qui se bidonne pour un rien et qui se découvre une nouvelle vie d’auteur finaud sans sa moitié historique. Une rencontre entre deux hommes, au final pas si différents l’un de l’autre.

Pour cette interview, c’est Philippe Katerine qui s’est pointé en premier. Une volée de mèches filandreuses et pas vraiment peignées qui recouvrent difficilement son crâne dégarni, des petits yeux bleus encore endoloris par la nuit: le musicien a débarqué fatigué. D’une voix murmurante, le sourire fragile, il a conté les bienfaits du goût framboise et sucre glace auquel il avait succombé la veille. Avec son histoire de cocktail, son tricot de peau fleuri au col débraillé et son déguisement d’amiral plié dans un sac plastique, le musicien avait alors tout du personnage doux dingue au regard charmeur qu’il trimballe maintenant depuis des années, disque après disque, qu’il s’agisse de chanter les bienfaits de la banane, d’appeler à l’échange de bisous ou de couper le son pour mieux le remettre. En guise d’incipit de son nouvel album Magnum à paraître en mars 2014, Philippe Katerine a décidé de donner dans le « Sexy Cool », un petit bonbon ensoleillé couleur oasis et plein de rebonds tropicaux sur lequel le chanteur plane et se pavane tantôt en peignoir, tantôt en capitaine de croisière. Une absurdité ravissante et délicate à laquelle on se soumet volontiers pour vivre à plein régime l’été indien. Voilà la formule de la réussite de Katerine : peu importe le sens, on aime parce que c’est bon et parce que ça fait sautiller.

Quelques minutes après l’entrée en jeu de l’icône vendéenne, Éric Judor a débarqué. Sanglé dans un tee-shirt simple, le comique est arrivé en trombe, secouant un brin la torpeur du chanteur. Là, le sourire claquait, les éclats de rires et les vannes fusaient. Du genre de ceux qui accompagnent depuis toujours les sorties et les saillies d’Éric Judor. Depuis ses premiers pas à la scène avec son compère Ramzy jusqu’à leurs rodomontades au cinéma. Ces deux-là ont secoué le monde de blagues gamines, faisant de celui qui se prend une porte un héros magnifique. Aussi, depuis quelques années maintenant, Éric la joue solo, déployant notamment son amour du burlesque aux côtés du cinéaste Quentin Dupieux dans des films en forme de performances loufoques. Éric Judor a également gagné en relief en s’affichant au premier plan avec Platane, une série qu’il écrit, produit et réalise et dont la deuxième saison a été diffusée à l’automne 2013 sur Canal Plus. Ici, il est question d’un comédien – lui même – pétri de bonnes intentions et farci par la poisse. Un programme qui, sous couvert d’être hilarant, dessine les contours d’une satire acide sur le petit monde du cinéma. Loin d’être une série au comique gratuit, Platane déroule une trame conceptuelle et complexe par le prisme de laquelle on découvre – et/ou on redécouvre – la subtilité d’Éric Judor. Tout compte fait, malgré leur différence de vivacité, Philippe Katerine et Éric Judor sont deux artistes qui se ressemblent, deux faux-cons sûrs de leurs idées, et dont les griffes desserrées délivrent du sens. Une bonne idée pour démarrer une théorisation plus précise de leurs points de convergence à leurs côtés, quand soudain...

«Le vrai dandy, il ne supporterait pas des tâches de beurre sur un pantalon. Ce qui est mon cas aujourd’hui..» Philippe Katerine

Eric Judor: Philippe, c’est vrai que tu collectionnes tes plus gros cacas ?

Philippe Katerine : Ouais (il souffle à demi-mot, en acquiesçant de la tête, les yeux quasi fermés). Et pas que les plus beaux.

EJ : Non, mais c’est vrai ?

PK: Ces derniers temps, j’ai un peu abandonné. Mais oui, c’est vrai.

EJ : Tu en as combien dans ta collection ?

PK : Oh, pas loin de six cents.

EJ : Ah ouais, six cents, quand même...

PK : Après, c’est le temps qui fait la sélection.

EJ : Et tu t’attardes régulièrement dessus? Tu les observes? Tu vois des évolutions  ( il éclate de rire) ?

PK : Bah oui, je fais des visites comme d’autres visitent des malades. Je viens leur dire bonjour de temps en temps. Je leur donne à manger.

EJ : Et tu les stockes où?

PK : Dans une chambre froide.

EJ : Mais au fait, tu les récupères comment ?

PK : Je les mets directement dans une boîte.

EJ: Ah, c’est un vrai système de boîte à merdes ton affaire-là ( il s’étouffe de rire ) ! Ah, putain, je te kiffe !

PK : Mais il ne faut pas trop en parler, hein...

EJ : Oui, je comprends. Cela dit, c’est quand même dingue ! Moi, je ne fais pas ça. Ça m’arrive de les regarder pour m’assurer que je suis en bonne santé, mais c’est tout. Je ne me dis jamais: « Tiens, celui-là, je me le mettrais bien de côté. »

PK : Mais tu sais, chaque crotte correspond à une journée particulière et mémorable.

EJ : Du coup, il y a des formes qui correspondent à des journées particulièrement heureuses ?

PK : Non, il n’y pas vraiment de logique.

Bien, après cette délicieuse entrée en matière, revenons à nos affaires. Philippe, que sais-tu d’Éric, que connais-tu de son univers ?

PK : À la base, j’étais un fan d’Éric et Ramzy. J’ai même fait une chanson où je les citais. Ça s’appelle « Mon Gros Ventre ». Tu l’écouteras, Éric .

EJ : Moi, je connais tes deux tubes, là. « Je bois... », et... ( il explose de rire à nouveau ).

PK : Ouais, et « Alors On Danse », aussi.

EJ: Non, celui où tu dis que tu aimes regarder les gens danser [ «Louxor, J’adore», ndlr ] et celui-là aussi... où ça fait : « Définitivement, littéralement... »

PK : Ah, ça, c’est une reprise.

EJ : Ouais, mais la manière dont tu la fais, c’est fabuleux !

PK : À l’origine, c’est Boris Vian qui chantait ça.

EJ : Donc c’est un hommage !

PK : Une reprise.

EJ : Une reprise, façon « J’aime pas trop le mec, j’ai juste repris ses paroles.»Tranquille. Mais il est quand même assez fou ton univers Philippe, hein.

À ce propos, tu le décrirais comment cet univers ?

EJ : Philippe, c’est une sorte de contre-dandy. Le dandy a cette élégance du geste pur et du mot simple et il aime s’accompagner de grandes orchestrations. Philippe, lui, il est plus désinvolte, il ne calcule pas. Ouais, Philippe, c’est un contre-dandy.

 

Philippe, qu’est-ce que tu en penses? Enfin, tu as écouté ce que disait Éric (Philippe Katerine semble émerger lentement d’une douce torpeur) ?

PK : Oui, oui, j’ai écouté. Un contre-dandy, donc. Je vois bien. Le vrai dandy, par exemple, il ne supporterait pas des tâches de beurre sur un pantalon. Ce qui est mon cas aujourd’hui.

EJ : Ou, dans un autre genre, le dandy n’a pas des boîtes dans lesquelles, à un moment donné, il aurait l’idée de mettre... tu vois le truc. Le dandy ne s’embarque pas dans un système de boîtes.

PK : Je ne pense pas, non.

EJ : Ouais, parce que sinon, il sait qu’il ne sera plus jamais accepté par ses autres copains dandy. Mais toi, tu t’en fous de tout ça.

PK : Mais je n’ai pas de copains dandy.

EJ : En fait, je pense que tu es un vrai fou.

PK : Moi je ne le pense pas. Je ne suis pas fou. Me dis pas ça deux fois, hein (clin d’oeil).

EJ : Enfin, disons que tu as une vraie folie pas calculée pour un sou. C’est plus fort que toi.

PK : Ça, sûrement. C’est plus fort que moi.

EJ : Mais oui! Je pense que tu es quelqu’un d’hyper raisonné, mais il y a un truc qui est plus fort que toi. Les boîtes, c’est plus fort que toi. Pour moi, ça résume assez bien les gestes artistiques que tu as. Tu fonctionnes selon des pulsions, des pulsions artistiques.

PK : Oh tu sais, les boîtes, ce n’est pas très artistique. C’est juste personnel. Mais ça a l’air de te fasciner...

EJ : Ça ne me fascine pas, mais je pense que ça veut dire quelque chose sur toi. Ça illustre le fait que tu sois capable de faire des trucs juste pour le geste.

«Quand je fais une chanson ou un dessin, c’est comme les excréments: il faut que ça sorte. Sinon, je gonfle, je fais de l’aérophagie. » Philippe Katerine

Justement, Philippe, derrière cette attitude pulsionnelle, n’y a-t-il pas un concept? Derrière l’artiste hyper spontané et hyper naturel que semble être Philippe Katerine, n’y a-t-il pas une forme de démarche réfléchie ?

PK : Non, je crois que tout est naturel. Quand je fais une chanson ou un dessin, c’est comme les excréments : il faut que ça sorte. Sinon, je gonfle, je fais de l’aérophagie. Mais bon, dans le même temps, tout est raisonné : je prends les choses, je les manipule; je construis, je reconstruis. Pour la chanson « Juifs, Arabes » [sur l’album Philippe Katerine sorti en 2010, ndlr] par exemple, j’avais remarqué que les Juifs tapaient dans leurs mains vers le haut et les Arabes, vers le bas. J’avais vu ça dans des restaurants. Ça a donné une chorégraphie, puis une chanson. Enfin, au départ, tout part vraiment d’une envie simple : je veux m’exprimer. Mieux : je veux me soulager.

Revenons à notre première question: qu’est-ce que tu penses d’Éric ?

PK : J’ai vu Steak, Wrong, La Tour Montparnasse Infernale. Et puis aussi... Seul Two. J’apprécie beaucoup Seul Two. Éric a un côté enfantin qui me séduit beaucoup. Son jeu et son attitude dégagent une sorte de poésie brute, très spontanée. J’aimais bien aussi quand vous faisiez « Les Mots » [un vieux sketch qui consistait à chercher des définitions de manière loufoque, ndlr] avec Ramzy. Oui, pour moi, ton univers est poétique.

Tous les deux, avez-vous l’impression de proposer un art plus décontracté, plus léger que ce qui se faisait avant ? Vous êtes un peu des artistes en sportswear, non ?

EJ : Bah, quand on manie l’humour, on est détendu. Ça fait partie de l’ADN de l’humoriste.

Oui, mais pas que pour l’humour. Dans votre manière d’appréhender l’écriture, dans la façon de proposer vos projets... Vous veillez toujours à ce que votre art soit accessible, vous ne vous prenez pas la tête à l’heure de présenter ce dernier...

EJ : Parlons de Pierre Richard, par exemple. Je n’ai pas l’impression que le mec, lorsqu’il devait présenter ses films, le faisait de manière pompeuse, en s’affirmant comme un « artiste ». Moi, je me considère juste comme un artiste comique. Je ne me prends pas la tête, non.

PK : Pareil pour la chanson. De toute façon, si on commence à s’affirmer comme étant plus détendu, on s’impose une forme de tension. La question ne se pose pas trop.

EJ : Et puis, on a plus de tribunes pour parler de notre art, de nos projets. De fait, il y a quelque chose d’assez casual qui se développe. On a l’habitude de parler.

Quel est votre rapport à la pudeur? Quand vous répondez à vos interlocuteurs et autres intervieweurs par des touches d’humour, vous donnez l’impression de botter en touche, comme si vous ne vouliez pas forcément parler de vous. La jouer constamment de manière décalée, au fond, ce n’est pas refuser de se dévoiler ?

EJ : Pour moi, c’est certain. Être un comique, c’est une nature, plus qu’un métier. Du coup, je pense que ça fait partie de moi de faire des vannes plutôt que de parler de moi. Et quand je fais quelque chose de plus travaillé, comme Platane, j’essaye aussi de le présenter de la façon la plus à la cool possible. C’est comme ça, c’est moi.

Et toi, Philippe, tu masques ta pudeur en blaguant ?

PJ : Moi, je n’essaye pas de faire de l’humour. Je ne me considère pas du tout comme un comique.

EJ : Ah bon ? C’est étonnant ça. Tes chansons sont marrantes, pourtant...

PK : Ouais, mais...

EJ : Et ton personnage? Enfin, je pense que c’est surtout toi ; tu es marrant comme type...

PK : Je suis marrant, oui. Mais je ne suis pas un comique, tu vois...

EJ : Enfin, entre être marrant et être comique, la limite est plutôt fine...

PK : Mon truc, c’est juste d’avoir une petite note d’humour, quoi. Comme quand tu converses avec ton oncle ou ton voisin. Il faut avoir de la légèreté dans les rapports humains. Et c’est pareil avec mes chansons. S’il n’y pas cette petite note humoristique, ça peut devenir lourd et chiant. Et après, on finit par pleurer.

EJ : Mais cette petite note d’humour, tu ne penses pas qu’elle prend le dessus chez toi ? Tes chansons sont certes très belles, mais elles me font surtout marrer...

PK : Eh bah tant mieux. Je m’en réjouis.

EJ : Ouais, t’es un mec marrant. Quand tu discutes avec ton oncle, tu fais le con. C’est surtout ça.

PK : Eh oui. Et puis on se touche la quéquette.

Philippe, tu n’as aucune gêne quand il s’agit d’écrire le texte d’une chanson et d’imaginer son ambiance? Tu te fous de ce que tu peux provoquer avec tes chansons ?

PK : Je ne me sens pas responsable des conséquences provoquées par mes titres. Si on se sent responsable, c’est que l’on se sent coupable. Et moi, ce n’est pas mon truc.

Tu ne te dis jamais que tu vas passer pour un con quand tu écris un texte ?

PK : Ah non, jamais. Je n’ai pas peur du ridicule. Je n’ai aucune pudeur vis-à-vis de ça.

EJ : Moi, j’en ai fait un métier de ça, de passer pour un con. Avec Ramzy, c’était notre principe de comédie. On cherchait toujours à passer pour deux gogols. Et d’ailleurs, on y retourne avec grand plaisir puisque l’on va bientôt tourner La Tour Montparnasse Infernale 2. Ça nous manque de faire les idiots. Quand on doit faire les débiles, on va à fond dedans. Moi, le benêt me fait rire. Il y a quelque chose de pur et gracieux chez un retardé. J’adore en faire un personnage et le jouer. C’est une vraie passion.

«Les Daltons, c’était grotesque. C’est un traumatisme terrible. » Éric Judor

Philippe, tu t’intéresses aux benêts ?

PK : Qu’est ce que l’on entend par «benêts»?

EJ : On parle des gens un peu déficients, quoi. Ceux qui ne voient pas la vie comme les autres.

PK : Ça me rappelle ce mec, là. Jean Dubuffet. Ce peintre a fait le tour des asiles pour voir ce qui se faisait dans les ateliers de peinture qui y étaient organisés. Et il avait réussi à en sortir des trucs géniaux, du genre de ce que l’on appelle maintenant l’«art brut». Moi, j’aimerais bien faire la même expérience avec la musique et aller dans les ateliers de musique des hôpitaux psychiatriques. Je suis certain que l’on pourrait y découvrir des miracles absolus. Les mecs doivent faire des chansons que, nous, on ne peut même pas oser faire, que l’on n’a pas idée de faire parce que cela doit être proche de l’enfance. Des trucs impossibles. Il doit y avoir des chansons de deux secondes ou de deux heures géniales, des bijoux sans contingences mercantiles. On ne doit rien trouver de tel sur Myspace, j’en suis sûr.

Et toi, il y a des choses que tu n’oses pas faire ?

PK : J’ai des limites qui sont dues au fait que je sois trop civilisé...

Donc tu n’es pas complètement contre-dandy? Le contre-dandy n’a pas de li- mites, normalement...

EJ : Mais le contre-dandy n’est pas un fou furieux non plus ! Il a juste des élans qui peuvent être choquants, qui ne sont pas spécialement élégants et sans prise avec le regard des autres, c’est tout. Non, vraiment, Philippe, c’est un contre-dandy.

Philippe, tu parlais de la part d’enfance d’Éric tout à l’heure. Comment se mani- feste-t-elle, d’après-toi ?

PK : On sent que le gogol le fascine. Éric, tu l’admires le gogol, ça se voit. Et ça me fait rire. Je trouve qu’il a un jeu très sensible. Le jardinier dans Wrong, c’est extraordinaire [dans ce film de Quentin Dupieux sorti en 2012, Éric Judor joue un jardinier loufoque habillé en cow- boy, ndlr] !

Éric, le fait d’avoir joué longtemps le gogol, cela ne traduisait pas une sorte de refus de vieillir ?

EJ : Non. Je martèle mon âge dès que je peux pour, justement, être pris au sérieux. Disons-le : j’ai presque 45 ans. Voilà. Je n’ai aucun problème avec ça. Au début, avec Ramzy, les personnages que l’on faisait étaient des enfants benêts, gentils et asexués. On aimait les gentils simplets, pas les benêts qui harcèlent sexuellement.

Tu n’as jamais eu l’impression de t’enfermer dans ce personnage de benêt ?

EJ : Si et c’est pour ça qu’à un moment, avec Ramzy, on a changé de voie. Ensemble, on a fait Steak [première collaboration d’Éric Judor avec Quentin Dupieux, en 2007, ndlr] puis on s’est séparés. À un moment donné, entre nous, c’était devenu comme une sorte de système. Nos élans de jeux devenaient trop calculés, il y avait moins de plaisir à jouer.

Quentin Dupieux, c’est le premier qui vous a séparé ?

EJ : Oui, avec Steak. Pour ce film, chacun jouait ses scènes de son côté. C’est une expérience qui nous a fait paniquer les premières semaines de tournage, c’était vraiment troublant ! On était la canne de l’autre, on rebondissait sur l’autre et voilà que l’on se retrouvait à jouer des scènes séparément. On devait jouer sans avoir notre repère respectif. On a eu tous les deux l’impression de se jeter dans le vide. Et, à chaque fois, c’est Quentin qui nous a rattrapés et qui nous a appris à marcher seul. Et en fin de compte, c’est devenu jouissif.

Et lorsqu’il a fallu couper le cordon et jouer seul, sans Ramzy, dans Wrong...

EJ : ça s’est passé par étape. Le fait d’avoir joué Steak dans mon coin, ça m’a appris à jouer seul. Du coup, la transition n’a pas été compliquée avec Wrong. D’autant plus que j’avais trouvé ma nouvelle canne : Quentin.

Aujourd’hui, quand tu te dis quelque chose, tu te demandes ce que Ramzy va en penser? Est-ce que Ramzy est toujours présent à tes côtés ?

EJ : Très souvent, quand je réponds en interview, je me demande ce que Ramzy penserait de ce que je dis. En revanche, quand je joue, je l’oublie totalement. Je fais mon truc. Et une fois que c’est fini, j’espère toujours qu’il va aimer. Il reste la première personne que j’ai envie de séduire. On est encore un couple.

Tu envies Philippe et sa condition d’artiste qui a toujours tracé son sillon en solo ?

EJ : Je suis certain que Philippe aussi a un Ramzy quelque part. Il doit avoir quelqu’un dont le regard compte plus et dont il peut avoir peur.

PK : Mon Ramzy, c’est ma copine. Quand je fais une chanson, je pense à elle. Souvent, je fais des chansons quand elle traîne dans la chambre. Elle est là, elle se démaquille, je sens son parfum... Et quand elle n’aime pas une chanson, je ne veux plus en entendre parler, je recommence autre chose. Après, j’ai d’autres Ramzy.

« Avoir son Ramzy », ça pourrait devenir une très bonne expression. Mais on peut aussi « avoir son Éric ». Il faut toujours avoir quelqu’un à ses côtés ; faire de la musique tout seul, ça n’a aucun intérêt, on se fait chier.

EJ : Je suis fasciné par les mecs qui montent tout seul sur scène. Il faut un courage monstrueux. Et puis, il y a autre chose qui me perturbe avec les artistes solo, en tous cas avec ceux qui font du stand-up : ils n’ont personne avec qui vraiment partager leur truc. Moi, il me faut un partenaire. L’humour que je pratique nécessite un rebond de la part de quelqu’un d’autre; je ne raconte jamais une histoire pendant dix minutes tout seul, il faut que ce soit dialogué. Je me souviens d’avoir pris des bides monumentaux devant mille cinq cents personnes à l’Olympia, avec Ramzy : on se lançait dans un tunnel de private jokes juste pour le plaisir, on aimait se marrer à deux. Les gens ne comprenaient rien à nos improvisations, les références étaient trop privées. Le public attendait que ça passe, que l’on ait fini de se marrer à deux. Ces phases-là, c’était nos plus gros fous rires.

PK : Et ça s’est tout de suite passé comme ça, avec Ramzy ?

EJ : Notre première rencontre a été comme une sorte de coup de foudre. Une « pleurade » de rire jusqu’à cinq heures du matin par terre dans la rue. On était allongés au sol tellement on riait. C’était au Comptoir des Halles à Paris, le seul bar du coin qui acceptait des mecs de couleur.

«Avoir son Ramzy, ça pourrait devenir une bonne expression. » Philippe Katerine

Avec Platane pour Éric, Peau de Cochon pour Philippe (un film sorti en 2003, réalisé par Philippe Katerine dans lequel ce dernier met en scène sa vie et son quotidien), vous avez fait, tous les deux, l’expérience d’une certaine mise en abîme de vous-mêmes à l’écran, d’une sorte d’exercice autobiographique. Pour Philippe, il y a aussi eu ce disque pour lequel tu as fait chanter, et poser sur la jaquette, tes parents (Philippe Katerine, 2010)...

EJ : Tu as fait chanter tes parents? Ils chantent bien ?

PK : Euh, non.

EJ : Voilà, c’est ça le contre-dandysme.

PK : Ma mère sait chanter à peu près – elle était institutrice, elle filait des cours de chant à ses élèves. Mais mon père, lui, ce n’est pas vraiment ça. Il est assez raide. Il chante comme à l’armée, comme un légionnaire. Enfin, il fait ça pour me faire plaisir.

Quelle était la démarche que sous-tendait la réalisation de Peau de Cochon ?

PK : Je vivais avec une personne qui avait une caméra. J’ai commencé à m’en servir, comme ça, pour essayer. Je marchais avec la caméra, en parlant. Je ne sais pas vraiment pourquoi. C’était comme une sorte de pulsion. Je trouvais ça intéressant de voir la rue défiler dans l’objectif tout en parlant. Cela dit, je ne sais pas si les autres ont trouvé ça intéressant. C’est sorti au cinéma quand même. Je me souviendrai toute ma vie de la « soirée des chiffres » [le moment où l’on reçoit les premiers chiffres d’audience d’un film, ndlr], le jour de la sortie. Le film était sorti dans deux salles à Paris et en dernière séance, les producteurs m’ont demandé si je voulais vraiment faire cette fameuse « soirée des chiffres ». J’ai dit oui, un peu embarrassé (Éric explose de rire). Et les mecs m’ont dit qu’il y avait eu deux personnes qui étaient allées voir le film ce jour-là. Deux.

EJ: Oh,mince!

PK : Et chacun de ces deux spectateurs m’avait laissé un message sur mon portable, genre « Vraiment bien, ton film ».

Il y a autre chose qui vous lie tous les deux : le fait de repartir de zéro, de redé- marrer. C’était le cas avec Peau de Cochon pour Philippe, les films de Quentin Dupieux et Platane pour Éric... Vous aimez bien l’idée de vous embarquer dans quelque chose de neuf ?

EJ : Moi, j’ai toujours essayé de surprendre en changeant d’idées à chacun de mes projets. C’est pour ça que je n’ai pas voulu enchaîner La Tour Montparnasse 1 et La Tour Montparnasse 2. M’enfin, entre les deux, on a fait trois films qui se ressemblaient un peu, qui touchaient un peu le même public et qui, surtout, étaient assez « coin coin ». Après ça, je me suis repris en main: il fallait que je surprenne vraiment. C’est effectivement pour ça que j’ai fait Steak, Wrong et Platane. Et, après Platane, repartir sur La Tour Montparnasse Infernale 2, c’est encore s’embarquer dans un nouveau virage. Je continue à creuser le sillon de la comédie, parce que c’est ce que je connais le mieux, mais il faut que j’explore toutes les facettes de cette dernière. Il y a tellement de formes de rires et de comiques. Là, avec Philippe, je suis encore en train d’en découvrir une nouvelle. Et je ris ! C’est une manière d’être drôle que je ne maîtrise pas du tout. À la fin de ma vie, j’espère que je pourrai dire que je maîtrise – un petit peu – cet univers-là.

«Ton affaire-là, c’est un vrai système de boîtes à merdes » Éric Judor

À propos de Platane, pourquoi as-tu choisi de te mettre en scène et de te raconter en tant qu’acteur ? Tu aurais pu faire le pari d’une histoire où il n’était pas question de toi...

EJ : Quand j’ai écrit la série, je me suis dis que ça allait être grand public. Ça devait être pour tout le monde. Et en fait, pas du tout : le succès public de la première saison a été assez mitigé. Les gens attendaient H. Éric Judor sur Canal Plus : le raccourci était fait. C’est là que je me suis rendu compte que c’était un pari. Aussi, le fait que je parle de moi de manière assez réaliste, un peu sous la forme d’un mockumentary [faux documentaire très réaliste, ndlr], cela tient à ce qui me fait rire aujourd’hui, c’est une façon d’écrire qui est dans l’ère du temps. Cela vient des séries américaines comme The Office ou Curb Your Enthusiasm, ce sont des shows hyper modernes. J’ai voulu aller dans cette direction.

Toi aussi Philippe, tu fais le pari de t’inscrire dans l’ère du temps, en t’associant avec des artistes comme Gonzales ou SebAstian (l’affilié Ed Banger a produit son nouvel album)...

EJ : Ah, mais tu bosses avec SebastiAn? Il a joué dans Steak !

PK : Ouais, t’étais un chivers [dans le film, une bande de types populaires du lycée local dont veulent absolument être membres les personnages d’Éric et Ramzy, ndlr]. J’adorais votre jeu avec un énorme dé, vous vous donniez des coups de batte de baseball dans le ventre, aussi.

EJ : Oui, ça c’est l’esprit de Quentin [Dupieux, ndlr]. Un esprit malade. Très malade.

PK : Et puis il était question d’une nouvelle musique, d’un nouvel humour, les nuages étaient en coton... Enfin, je vais pas vous raconter le film.

EJ : Mais on aime bien la manière dont tu le racontes ! C’est très poétique !

PK : Mais c’est vrai, on vit une époque où apparaît un nouvel humour, ça devient la réalité ! Sombre et absurde. Steak, vous l’avez écrit ensemble avec Quentin  Dupieux ?

EJ : Non, c’est lui qui l’a écrit. Avec Ramzy, on l’a financé. Personne ne voulait le film et nous, on voulait absolument jouer avec Quentin. On avait vu son Nonfilm [film hyper absurde et peu évident à raconter avec Kavinsky et Sébastien Tellier, sorti en 2001, ndlr], on avait pleuré de rire. C’était incroyable. Donc on a mis la main à la poche pour Steak. Quentin est vraiment un malade. C’est un type qui ne fait pas de compromis, il est fascinant. Steak, c’est le mélange de son univers et du nôtre avec Ramzy. D’ailleurs, c’est ce qui a perturbé Quentin au début ; je crois que c’est à cause de ça qu’il a eu du mal à assumer le film à sa sortie. La couleur Éric et Ramzy était un peu trop présente à l’écran. Quand j’y repense, je me souviens que Quentin avait vu Les Daltons [bide sorti en 2004, ndlr] et qu’il ne voulait plus bosser avec nous sur Steak. Il a fallu qu’on le traîne voir notre spectacle pour le convaincre que ce film ne nous représentait pas, que ça n’était pas nous. Il a vu le spectacle et il a dit OK. On l’a échappé belle !

Philippe, parallèlement à la musique, tu mènes également une carrière d’acteur. Tu as joué dans plusieurs films, pour les frère Larrieu, Thierry Jousse et, plus récemment, pour Arielle Dombasle (dans Opium, sorti en 2013). Qu’est-ce qui dicte tes choix pour le cinéma ?

PK : Je suis quelqu’un de très timide. Le cinéma, c’est un truc d’équipe qui m’oblige à sortir de chez moi, à manger avec des gens. Ça me donne une motivation. Comme ça, je sors de ma coquille. Ça me fait du bien.

Comment c’est de jouer pour Arielle Dombasle ?

EJ : Elle venait te chercher en limousine pour t’emmener sur le plateau ?

PK : Non, je n’ai même pas eu droit à ça, dis donc. Mais c’était bien : il fallait jouer l’homme le plus fort du monde – c’était pas vraiment de composition. D’ailleurs, à propos de ma performance, quelqu’un a résumé ça en parlant de « l’après-midi d’un loukoum ». C’était dans Libération, je crois... Depuis, je me répète souvent cette expression; je l’aime bien. Enfin, c’est vrai que j’avais l’air d’un loukoum : j’avais pris dix kilos pour ce film.

Et dans Platane...

PK : Oui? Dis moi, je vais te répondre ( Éric se marre).

Allons donc. Dans Platane, Éric, tu frappes de manière extrêmement acide contre le monde du cinéma en dépeignant les acteurs façon Gripsou. Dans le genre, ton personnage accepte de jouer dans La Tour Montparnasse Infernale 2 pour l’argent. Dans la vraie vie, ça t’est déjà arrivé de cachetonner pour un film ? Sur les fameux Daltons, peut-être ?

EJ : Eh bien, ça a beau être le pire film que l’on ait fait avec Ramzy, ça n’était pas pour cachetonner, non. Le scénario du film – que l’on avait écrit avec Michel Hazanivicius [le réalisateur de The Artist, ndlr] – était une vraie tuerie ! C’était drôle ! On voulait un western sale et authentique. Aujourd’hui, je n’arrête pas de pleurer sur ce projet. Quand un réalisateur prend un scénario, une vanne bien écrite peut être soit hilarante, soit grotesque. Et le film a été grotesque. Le réalisateur avait un autre univers, ça n’a pas matché.

PK : Et pourquoi vous ne faites pas un remake ?

EJ : Ce film est un traumatisme horrible, je n’ai plus envie de me replonger dedans.

C’est cette expérience-là qui t’as aussi poussé, en partie, à t’installer derrière la caméra? Pour mieux contrôler l’effet de ton humour ?

EJ : C’est ça, et puis parce que j’avais aussi beaucoup appris de la manière de faire de Quentin. J’en étais arrivé à un point où j’avais envie d’assumer entièrement ce que je faisais, d’affronter la promo sans peur. C’est pour ça que je me suis mis à la réalisation.

Le souci pour un réalisateur, quand il s’agit de filmer une comédie, c’est de savoir quand est-ce qu’il faut laisser la place à l’improvisation et laisser la caméra tourner, quand couper...

EJ : Oui, et un bon réalisateur, en plus de savoir tout ça, doit apporter une touche qui grandit et booste l’humour proposé par le comédien. Et ça, ça ne se voit que lorsque le film est terminé. C’est le cas avec Quentin. Le type, il ne laisse pas des espaces à ses acteurs, il transcende leur boulot.

Et on cachetonne en musique, Philippe ?

PK : Oh, non. Je n’ai aucun souvenir de ça. Moi, je ne fais pas d’albums à contrecœur. Je fais des chansons parce que j’en ai envie. C’est ma vie, même. Je ferai toujours des chansons. Sinon, je suis malheureux, je me traîne. Il faut que je fasse ça. Mais jamais je ne me forcerai. En revanche, je me force pour certains concerts. Putain, pour le coup, je me suis traîné. J’y repense aussi : Éric, il faut que tu écoutes ma chanson « Mon Gros Ventre ». Je dis « Éric... ».

EJ : Ah non, ne me dis pas! Je vais l’écouter !

Philippe, d’où as-tu tiré l’ambiance de «Sexy Cool», le premier single de ton nouvel album ?

PK : Ça vient d’un type qui, un jour, m’a dit: « Ah, t’as l’air sexy cool, toi. » Je ne connaissais pas l’expression. J’étais très étonné, j’ai répondu: « Ah bon ? » Surtout, ça m’a vachement plu. Enfin dans la foulée de ma réaction, la personne m’a balancé : « Ah, là, t’es plus du tout sexy cool ! » Il paraît qu’au moment où on se rend compte que l’on est sexy cool, c’est déjà fini. On perd en naturel. C’est derrière. Au revoir.

Combien de temps a duré cette délicieuse petite phase ?

PK : Deux ou trois secondes. Mais c’est bien, avec ce titre, je renoue avec une certaine tension sexuelle qui me manquait. C’est grâce à SebastiAn: sa musique est érectile.

Philippe, qu’est-ce que tu penses du style de Quentin Dupieux ?

PK : C’est un génie. On a la chance d’avoir un génie en France, ce n’est pas si fréquent. Ses films vont devenir des classiques. C’est royal, voire impérial. Son style va devenir une norme. Vous verrez, dans vingt ans. Vous reviendrez me voir pour me dire que j’avais raison.

Tous les deux, vous dit-on parfois que vos univers ne sont pas faciles à     saisir ?

PK : Moi, j’ai déjà eu droit à des réactions très violentes. L’autre jour, j’étais avec mon gamin et une dame m’est tombée dessus en me disant: « Mais comment vous pouvez faire des enfants, vous ? » Peut-être que cette femme n’était pas en forme ce jour-là.

Mais pourquoi elle t’en voulait ?

PK : Elle avait vu le clip de « La Banane » dans lequel je suis tout nu sur une plage. Elle n’avait pas toléré ça, je crois. Elle refusait que j’aie des enfants et que j’en élève. J’ai répondu : « Mais oui Madame, vous avez bien raison. Dites ce que vous ressentez, ça peut vous faire du bien. C’est important pour vous. »

EJ : Nous, avec Ramzy, même lorsqu’on a sorti des sombres merdes, on a toujours eu un public plutôt bienveillant. Peut-être parce que comme on passe toujours pour les deux vieux potes du fond de la classe, les gens la jouent plutôt « Bah, vous ferez mieux la prochaine fois. » On ne nous a jamais demandé d’arrêter.

Autre point de convergence entre vous deux : le sport. Philippe a été un très bon basketteur, et toi, Éric, tu as joué au tennis à haut niveau...

EJ : Tu as joué beaucoup au basket?

PK : Dix ans.

EJ : Au Denver Nuggets...

PK : Nan, à L’Épine de Chantonnay, en Vendée. Et j’étais en équipe de Vendée, aussi. J’étais arrière. J’étais adroit comme tout et j’avais une bonne vision du jeu. Je pouvais vraiment débloquer des situations – c’est ce que me disait mon coach. Mais j’étais trop lent pour espérer quoi que ce soit. À un moment, j’ai eu envie d’être coach. Et puis la vie ne s’est pas passée comme j’aurais aimé qu’elle se passe. Je n’ai aucun regret. Ça ne t’aurait pas plus toi, Éric, d’être coach ?

EJ : Oh, tu sais, moi, les ambiances de vestiaire, taper un discours après cinq défaites d’affilée... Là, t’as plus envie, tu retournes dans le bus dans le silence. Il fait nuit, les lumières orange de l’autoroute, tout ça. J’aurais jeté rapidement l’éponge. Moi, c’était plus glamour: je voulais être tennisman professionnel. Je suis parti jouer en Floride à dix-huit ans, pendant un an. Je faisais des tournois satellites ATP [les tournois de seconde zone du circuit officiel, ndlr]. Et puis je me suis vite confronté à un problème de talent. Je ne l’avais pas. J’avais dix-huit ans, je faisais des tournois miteux et, au même âge, Michael Chang gagnait Rolland Garros. Je me suis dit qu’il fallait peut-être mieux arrêter. J’ai posé ma raquette et je ne l’ai plus touchée pendant dix ans.

« L’autre jour, j’étais avec mon gamin et une dame m’est tombée dessus en me disant: “ Mais comment vous pouvez faire des enfants, vous ? ” » Philippe Katerine

Un bon souvenir de cette époque, malgré tout ?

EJ : Oui, la victoire contre un type qui s’appelait Hicham Arazi, un Marocain qui a fini dans les trente ou vingt premiers mondiaux. Enfin, quand je l’ai battu, il devait être trois-centième.

Et il y a donc eu de bonnes défaites...

EJ : Un maximum. Des grosses branlées. C’était bien le problème. Et c’est ce qui est resté. Je me souviens d’un match au Tennis Grand Club de Versailles ; j’avais quinze ans mais j’en faisais douze, et tout le monde était pour moi. J’ai eu trois balles de match. Et j’ai perdu. J’ai pleuré et j’ai bu deux Orangina de suite. La défaite au tennis, c’est horrible, tu es seul et tu n’as personne. Quand tu es coach et que ton équipe perd, c’est moins grave, tu te dis que les mecs picolent et qu’ils ne sont bons à rien de toute façon.

Philippe, une défaite cuisante avec l’Épine ?

PK : Oui, en huitième de finale de Coupe de France, contre Pessac. De trente points.

EJ : Beaucoup de Blacks à Pessac, de vrais dunkers.

PK : Oui, ça dunkait dans tous les sens.

EJ : Les Pessac Nuggets ! Oh, la vache.

PK : Ces salauds des Pessac Bulls. Putain, j’en rêve encore toutes les nuits de cette défaite. Ce genre de matchs restent et reviennent. Le basket, c’est ma vie quand même. Je suis allé voir un seul match de NBA, à Portland, chez les Blazers. C’était l’équipe de Clyde «The Glide» Drexler. Pendant le match, ils passaient les Village People et toutes les vieilles connaissaient la chorégraphie par cœur. Une folie. Il y avait aussi une montgolfière au milieu de la salle et l’hymne américain à la mi-temps. C’était fabuleux.

Il y autre chose qui est fascinant dans la vie et le parcours de Philippe : après tes déceptions dans la raquette et avant de faire carrière dans la musique, tu as bossé dans un abattoir de volailles…

PK : Toi aussi, Éric?

EJ : Ah, non. Mais en tant qu’Antillais et fan de poulet, je ne peux qu’être intrigué. C’était comment ?

PK : Je bossais à Saint-Fulgent, en Vendée. J’étais « maître coq ». J’ai fait ça pendant six mois. J’aimais bien. Je bossais à la chaîne. Le rythme était très régulier, ce qui me permettait de rêver et de divaguer. Tu travailles à la chaîne et ton imagination se débride, comme quand tu danses sur de la techno. C’est vraiment une question de rythme. Mon chef d’atelier était très charismatique, il ressemblait à John Wayne. Il était beau.

EJ : On idéalise toujours ses tortionnaires...

PK : Je l’aimais, ce mec. J’allais aux abattoirs pour lui.